mardi 19 août
...le contraste entre la moiteur du métro et la fraîcheur extérieure ne suffit pas à me réveiller ce matin-là.
08h02. Nous fûmes ponctuelles au rendez-vous métro Georges V. J'en venais presque à douter que près d'un mois et demi me séparait de ce même décor et tel un automate, je marchai d'un bon pas vers
l'ambassade de Chine. Heureusement, Mme Léa, curieuse de tout, me fit remarquer un spectacle rare en l'avenue fameuse : les commerçants des jolies boutiques étaient en train d'ouvrir et
de préparer leur devanture. Mais, ici, tout avait l'air plus chic comme cette fleuriste en train de rempoter une orchidée blanche.
Plus nous avancions dans la rue de Washington, plus nous comprenions que nous avions eu raison de nous lever tôt : le trottoir longeant l'ambassade n'était pas encore envahi par une longue file
d'attente. En fait, seules six, sept personnes nous précédaient de sorte qu'elles avaient même pu s'asseoir sur la marche palière du bâtiment.
08h08. Nous avions près d'une heure et quart d'attente soulagée par la satisfaction d'être parmi les premiers arrivés. Un vent frais soufflait et je ne m'étais pas suffisamment couverte.
08h10. Mme Léa abandonna sa place un instant, désireuse de découvrir l'entrée où se trouvait affichée la liste des documents nécessaires
à l'obtention d'un visa. A son retour, elle me demanda un peu inquiète d'ouvrir mon sac car elle voulait en vérifier le contenu.
Dans la rue perpendiculaire à la nôtre, se trouvait une voiture de police. Une femme servait du café à ses collègues qu'elle devait certainement garder dans un thermos qu'on ne pouvait
apercevoir. En face de nous, dans notre rue stationnait un camion de police. Nous nous demandâmes si le contexte politique expliquait leur présence.
08h17. Une personne vint prendre place derrière nous.
08h24. Mme Léa quitta à nouveau la file pour acheter l'édition quotidienne de l'Equipe. Nous commentâmes la médaille d'argent française
inespérée sur le 3000 mètres steeple et l'article qui revenait sur le renoncement du Chinois Liu Xiang dès les séries du 110 mètres haies.
08h31. Dans la file d'attente qui s'allongeait de façon d'autant plus surprenante qu'elle le faisait dans un grand silence, plusieurs personnes lisaient pour tromper leur attente. Une jeune femme
visiblement européenne lisait un livre en mandarin. La recroisant au sortir de l'ambassade, elle nous apprendrait qu'elle partait faire ses études en Chine. Les personnes assises devant nous,
pourtant sûres d'être reçues aux guichets avant la fermeture de midi, s'agitaient :
- Il fait pas chaud...
- Moi, j'suis arrivée la première...
- Les portes ouvrent à 09 heures 20...
- Moi, j'étais déjà là hier mais il me manquait un papier alors j'ai dû revenir aujourd'hui...
- Lin Lin, tu veux un morceau de croissant ?
- Ah ! Ici, ça rigole pas. Un papier qui manque et ils discutent pas...
- Nous, on s'est levés à 06 heures pour être bien placés...
- J't'dis qu'il nous manque un certificat de travail signé par ton patron !
- Bon, j'vous laisse. J'vais boire un café...
- Moi, j'vais en Chine pour affaires ; pas pour rigoler !
08h35. Pour lutter contre la fraîcheur presque automnale et l'engourdissement de mes membres, je me balançais d'une jambe sur l'autre. La dame derrière nous consultait son passeport et je
remarquai que plusieurs de ses feuillets étaient tamponnés.
08h38. Mme Léa qui avait été plus prévoyante que moi enfila un pull.
08h47. Un homme avec un gros sac à dos se plaça devant les portes de l'ambassade faisant fi de nos moues renfrognées. On s'étonna
d'abord à demi-mots de sa goujaterie pour apprendre presque aussitôt qu'il ne faisait pas la queue parce qu'il travaillait dans le tourisme et venait là très souvent pour déposer des demandes de
visas. Certaines personnes allèrent immédiatement lui poser des questions. La dame, derrière nous, nous précisa quant à elle que l'ambassade qui n'acceptait auparavant que les règlements en
espèce s'était un peu assouplie en acceptant également les paiements par carte bancaire. Elle nous glissa également, lasse d'attendre :
- Pourvu qu'il n'y ait pas trop de groupes devant nous !
Elle ne savait heureusement pas que se trouvaient dans mon sac à dos 12 passeports.
L'anxiété devenait presque palpable.
08h50. Je regardai ma montre et me retournai brièvement vers la file d'attente qui serpentait de mille yeux. Quels projets poussaient
tous ces visages bigarrés vers la Chine ?
09h02. Des voitures aux immatriculations d'officiels entraient dans le bâtiment.
Quelques minutes avant l'ouverture des portes, je décidai de sortir de la file d'attente pour me dégourdir les jambes et retrouver un peu de calme. A mon retour, une femme usant d'une ruse
grossière s'était statufiée devant nous.
09h15. Dans un premier temps, les grilles se levèrent et un des hommes mit ses mains en visière pour voir à travers les vitres des
portes d'entrée et s'écria avec un large sourire :
- Y a un écran télé et ils regardent les Jeux Olympiques !
09h20. A l'ouverture des portes, nous laissâmes précipitamment derrière nous la salle des pas perdus pour nous diriger sans hésiter sur notre droite, vers la nouvelle file pour les demandes
de visas. Certains visages avaient disparu. De nouveaux avaient fait leur apparition. Plus loin, sur la gauche, d'autres files s'étaient organisées. Une machine ressemblant à un horodateur
archaïque allumée au préalable par un employé nous donna un ticket d'entrée vers une nouvelle salle. Nous avions le numéro 7 et des sièges pour nous asseoir en face de cinq guichets. A peine
installés, les employés placés derrière leur vitre enclenchèrent les numéros de passage annoncés dans un même temps par un voyant lumineux rouge et un cliquetis. Et si nous n'avions pas
correctement rempli les formulaires ? Et si notre demande était rejetée ?
09h43. Lorsque notre numéro retentit dans sa lumière rouge, nous avançâmes vers le guichet libre un peu tremblantes mais d'un pas qui se
voulait assuré. Une formule de politesse à peine échangée, je sortis aussitôt tous les documents de mon sac et les glissai dans l'ouverture consacrée. Dans notre dos, un brouhaha s'élevait de
l'attente fébrile. Au dessus de nous, le bruit sec et bref des numéros de passage s'égrenait. Sur nos côtés, la langue chinoise s'embrouillait avec le français. En face de nous, l'employée
vérifiait nos documents sans prononcer un seul mot. Peut-être son doigt allait-il appuyer sur un bouton et une trappe allait-elle s'ouvrir sous nos pieds ? Nous essayâmes de rire mais
nous ravisâmes aussitôt. Nous nous contentions de l'observer glisser chaque formulaire à l'intérieur du passeport lui correspondant. Tout à coup, elle nous tendit un petit billet rose et
nous dit dans un français approximatif que nous pourrions retirer les visas la semaine suivante au niveau des caisses. Nous la remerciâmes, échangeâmes des sourires séparés par une vitre et nous
précipitâmes vers la sortie tandis que nos passeports restaient dans les murs. J'eus tout juste le temps d'apercevoir où se situaient les caisses. L'aventurier au sac à dos s'y trouvait encore
avec, posés devant lui, plusieurs passeports.
10h03. La première chose que nous fîmes une fois dans la rue fut de téléphoner à Mme Leroy à moins que nous nous soyons d'abord frappé
dans les mains pour nous féliciter...
Mme Gonbeau